23
Mari et femme

 

Quatre heures plus tard, Eragon se tenait au sommet d’une petite élévation parsemée de fleurs jaunes. Autour s’étendait une prairie luxuriante, bordée par les eaux de la rivière Jiet. Le ciel était limpide, le soleil nimbait le paysage d’une douce clarté. L’air frais sentait le propre, comme après la pluie.

Les villageois de Carvahall, dont aucun n’avait été blessé pendant la bataille, s’étaient regroupés face au tertre, avec ce qui semblait être la moitié des Vardens. De nombreux guerriers portaient de longues lances que décoraient des fanions brodés de toutes les couleurs. Quelques chevaux, dont Feu de Neige, étaient à l’attache au bout de la pâture. Malgré les efforts de Nasuada, il avait fallu plus longtemps que prévu pour organiser le rassemblement.

Les cheveux ébouriffés par le vent, encore humides du bain, Eragon regarda Saphira survoler l’assistance pour se poser près de lui. Il sourit, lui caressa l’épaule.

« Petit homme. »

En d’autres circonstances, l’idée de parler en public, d’officier lors d’une cérémonie aussi solennelle, aussi importante, l’aurait intimidé. Mais, après les combats de la matinée, tout se teintait d’irréalité, il avait l’impression d’évoluer dans un rêve.

À la base du tertre se tenaient Nasuada, Arya, Narheim, Jörmundur, Angela, Elva et d’autres personnalités notoires. Le roi Orrin était absent ; ses blessures s’étaient révélées plus graves qu’on ne l’avait cru, et ses guérisseurs s’affairaient encore à son chevet. Irwin, son Premier ministre, le remplaçait.

Il n’y avait là que deux Urgals, membres de la garde personnelle de Nasuada. Présent à l’entretien quand elle avait invité Garzhvog, Eragon se réjouissait encore de ce que le Kull ait eu le bon sens de décliner l’offre. Les villageois n’auraient pas toléré qu’un contingent de béliers assiste au mariage. Nasuada avait eu assez de mal à les convaincre d’accepter ses deux Faucons de la Nuit.

Dans un froissement d’étoffes, la foule s’écarta pour former une haie jusqu’au tertre. Les villageois entonnèrent en chœur le chant de mariage ancestral de la vallée de Palancar. Les paroles familières évoquaient le cycle des saisons, la terre tiède qui, chaque année, enfantait de nouvelles moissons, la naissance des veaux au printemps, les oisillons au nid, les poissons féconds des rivières, les jeunes prédestinés à prendre le relais des anciens. L’une des magiciennes de Lupusänghren, une elfe aux longs cheveux d’argent, sortit une petite harpe d’or d’un étui de velours pour accompagner les voix des villageois. Elle improvisa des harmonies sur la mélodie simple, donnant à l’ensemble quelque chose d’élégiaque.

Roran et Katrina apparurent au bout de la haie et, côte à côte, sans se toucher, ils s’avancèrent à pas lents vers Eragon. Roran arborait une tunique neuve empruntée à l’un des Vardens. Il s’était coiffé, avait taillé sa barbe, ciré ses bottes ; son visage rayonnait. Eragon le trouva séduisant et distingué. Ce fut cependant Katrina qui retint toute son attention. Selon la tradition pour un premier mariage, elle était vêtue d’une robe bleu clair de coupe sobre, avec une traîne en dentelle longue de vingt pieds que portaient deux fillettes. Mise en valeur par le pâle tissu pastel, son opulente chevelure de cuivre lustré tombait en une cascade de boucles sur ses épaules. Elle tenait à la main un petit bouquet rond de fleurs des champs. Elle était fière, sereine et belle.

Entendant les exclamations étouffées des femmes sur son passage, Eragon se promit de remercier Nasuada d’avoir fait créer la robe par le Du Vrangr Gata ; ce cadeau ne pouvait venir que d’elle.

Derrière Roran, trois pas en retrait, venait Horst. Birgit suivait Katrina à même distance, en veillant à ne pas marcher sur sa traîne.

Lorsque le couple fut à mi-chemin du tertre, deux colombes blanches s’envolèrent des saules qui bordaient la rivière Jiet, portant entre leurs pattes une couronne de jonquilles. Tandis qu’elles approchaient, Katrina ralentit, puis s’arrêta. Les oiseaux décrivirent trois cercles au-dessus d’elle, puis ils descendirent déposer la couronne sur sa tête et repartirent vers la rivière.

— C’est une idée à toi ? murmura Eragon à Arya.

Elle sourit en réponse.

Parvenus en haut du monticule, Roran et Katrina s’immobilisèrent devant Eragon pour attendre que le chant se termine. Quand les dernières notes se furent évanouies, Eragon leva les bras et dit :

— Bienvenue à vous tous. Nous sommes assemblés aujourd’hui pour célébrer l’union de deux familles : celle de Roran, fils de Garrow, et celle de Katrina, fille d’Ismira, deux jeunes gens de bonne réputation qui, à ma connaissance, ne sont promis à personne d’autre. Si tel n’est pas le cas, s’il existe une raison de ne pas procéder à ce mariage, que les objections soient énoncées devant les témoins ici présents afin qu’ils les examinent et décident.

Après une pause suffisante, il reprit :

— Qui parle au nom de Roran, fils de Garrow ?

Horst s’avança alors :

— Roran n’a ni père, ni oncle. Moi, Horst, fils d’Ostrec, parle pour lui en lieu et place de parent.

— Qui parle au nom de Katrina, fille d’Ismira ?

Birgit s’avança à son tour :

— Katrina n’a ni mère, ni tante. Moi, Birgit, fille de Madra, parle pour elle en lieu et place de parente.

Malgré sa querelle avec Roran, la tradition voulait qu’elle représente Katrina en tant qu’amie proche de sa mère.

— Tout est conforme à l’usage. Et qu’apporte Roran, fils de Garrow, à ce mariage, afin que lui et son épouse prospèrent ?

— Il apporte son nom, dit Horst. Il apporte son marteau. Il apporte la force de ses bras. Et il apporte la promesse d’une ferme à Carvahall où ils pourront vivre en paix.

L’étonnement se répandit comme une onde sur l’assistance : Roran s’engageait tout entier en déclarant publiquement que l’Empire ne l’empêcherait pas de rentrer au pays avec Katrina ; il promettait de lui offrir la vie qu’elle aurait eue sans l’ingérence meurtrière de Galbatorix. Il jouait son honneur d’homme et d’époux sur la chute de l’Empire.

— Acceptes-tu ce don, Birgit, fille de Madra ? demanda Eragon.

— Oui, je l’accepte.

— Et qu’apporte Katrina, fille d’Ismira, à ce mariage, afin qu’elle et son époux prospèrent ?

— Elle apporte son amour et son dévouement qu’elle met au service de Roran, fils de Garrow. Elle apporte ses talents à tenir un ménage. Et elle apporte une dot.

À la surprise d’Eragon, Birgit fit signe à deux hommes qui se tenaient près de Nasuada. Ils s’avancèrent, portant un coffre de métal. Elle ouvrit le loquet et souleva le couvercle pour en montrer le contenu. Cette montagne de bijoux laissa Eragon pantois.

— Elle apporte un collier d’or incrusté de diamants. Elle apporte une broche de corail rouge venu de la Mer du Sud et un filet de perles pour ses cheveux. Elle apporte quatre bagues d’or et d’electrum. La première…

Tout en décrivant les bijoux, Birgit les sortait du coffre pour que tous les voient et sachent qu’elle disait vrai.

Stupéfait, Eragon jeta un coup d’œil sur Nasuada qui souriait, heureuse. Et, lorsque Birgit eut terminé sa litanie et refermé le coffre, il demanda :

— Acceptes-tu ce don, Horst, fils d’Ostrec ?

— Oui, je l’accepte.

— En vertu de nos lois, vos deux familles sont unies.

Pour la première fois, Eragon s’adressa alors directement à Roran et Katrina :

— Ceux qui parlent en vos noms ont accepté les termes du mariage. Roran, es-tu satisfait de ce que Horst, fils d’Ostrec, a négocié pour toi ?

— Je le suis.

— Et toi, Katrina, es-tu satisfaite de ce que Birgit, fille de Madra, a négocié pour toi ?

— Je le suis.

— Roran Puissant Marteau, fils de Garrow, promets-tu sur ton nom et celui de tes ancêtres de protéger Katrina, fille d’Ismira, et de pourvoir à ses besoins aussi longtemps que vous vivrez ?

— Moi, Roran Puissant Marteau, fils de Garrow, je promets sur mon nom et celui de mes ancêtres de protéger Katrina, fille d’Ismira, et de pourvoir à ses besoins aussi longtemps que nous vivrons.

— Promets-tu de défendre son honneur, de lui rester loyal et fidèle, de la traiter avec le respect, la dignité et la tendresse qu’elle mérite ?

— Je promets de défendre son honneur, de lui rester loyal et fidèle, de la traiter avec le respect, la dignité et la tendresse qu’elle mérite.

— Promets-tu de lui donner, d’ici demain au coucher du soleil, les clés de ta demeure, quelle qu’elle soit, et celles du coffre dans lequel tu ranges ton argent, afin qu’elle puisse gérer tes affaires en bonne épouse ?

Roran le promit.

— Katrina, fille d’Ismira, promets-tu sur ton nom et celui de tes ancêtres de servir Roran, fils de Garrow, et de pourvoir à ses besoins aussi longtemps que vous vivrez ?

— Moi, Katrina, fille d’Ismira, je promets sur mon nom et celui de mes ancêtres de servir Roran, fils de Garrow, et de pourvoir à ses besoins aussi longtemps que nous vivrons.

— Promets-tu de défendre son honneur, de lui rester loyale et fidèle, de porter ses enfants et d’être pour eux une mère attentionnée ? Promets-tu d’assumer la charge de ses biens et de les gérer au mieux de ses intérêts afin qu’il puisse se concentrer sur les devoirs qui sont les siens ?

Katrina le promit.

Eragon sourit et tira un ruban rouge de sa manche en disant :

— À présent, croisez vos poignets.

Roran et Katrina tendirent respectivement le bras droit et le gauche. Eragon entoura par trois fois leurs poignets croisés avec le ruban puis le noua.

— Par les pouvoirs qui me sont conférés en tant que Dragonnier, je vous déclare mari et femme !

Sous les acclamations de l’assistance, Roran et Katrina s’embrassèrent. Puis Saphira se pencha sur les jeunes mariés radieux pour leur effleurer le front du bout de son museau : « Vivez longtemps, et que votre amour s’accroisse avec le temps », dit-elle.

Roran et Katrina se tournèrent vers l’assistance et levèrent leurs bras liés par le ruban.

— Que le festin commence ! s’exclama Roran.

Suivi d’Eragon, le couple descendit la pente et traversa la foule en liesse pour gagner les deux chaises installées à la tête d’une longue rangée de tables. Là, Roran et Katrina s’assirent en roi et reine de la fête.

Les invités s’alignèrent pour venir les féliciter et leur offrir des cadeaux. Eragon fut le premier. Comme eux, il souriait d’une oreille à l’autre. Il serra la main libre de Roran et s’inclina devant Katrina.

— Merci, Eragon, dit celle-ci.

— Oui, merci, ajouta Roran.

— L’honneur était pour moi.

Il les regarda tour à tour, puis éclata de rire.

— Quoi ? Qu’est-ce qu’il y a de si drôle ? voulut savoir Roran.

— Vous, pardi ! Vous avez l’air de deux grands nigauds béats !

Les yeux brillants de joie, Katrina rit à son tour puis étreignit Roran :

— Deux grands nigauds béats, c’est exactement ça !

Retrouvant son sérieux, Eragon reprit :

— Vous avez de la chance d’être ensemble aujourd’hui, vous savez. Toi, Roran, si tu n’avais pas pu rallier les villageois pour rejoindre les Vardens dans les Plaines Brûlantes, et toi, Katrina, si les Ra’zacs t’avaient emmenée à Urû’baen, vous ne seriez là ni…

— Certes, mais j’ai réussi, et ils ont échoué, l’interrompit Roran. Ne gâchons pas notre plaisir en pensant aux malheurs qui n’ont pas eu lieu.

— Ce n’était pas mon intention.

Jetant un coup d’œil par-dessus son épaule, Eragon s’assura que ceux qui attendaient derrière lui n’étaient pas assez proches pour épier leur discussion, et il poursuivit à voix basse :

— Nous sommes tous les trois des ennemis de l’Empire. Les événements de la journée l’ont prouvé, nous ne sommes pas en sécurité, pas même ici, chez les Vardens. Si Galbatorix le peut, il s’en prendra à l’un de nous pour atteindre les autres, et cela vaut pour toi, Katrina. Je vous ai donc préparé ceci.

De la bourse à sa ceinture, il tira deux simples anneaux d’or qu’il avait créés la veille avec la dernière boule de métal précieux extrait du sol par magie. Il tendit le plus large à Roran, le plus étroit à Katrina.

Roran retourna le sien entre ses doigts, l’examina, le leva vers le ciel en plissant les yeux, intrigué par les glyphes en ancien langage gravés à l’intérieur.

— C’est joli, mais je ne vois pas en quoi cela nous protégerait !

— Je les ai enchantés. Si vous avez besoin de mon aide, de l’aide de Saphira, tournez la bague et dites : « Au secours, Tueur d’Ombre ; au secours, Brillantes Écailles. » Nous vous entendrons et nous viendrons au plus vite. Si l’un de vous était mourant, l’autre en serait averti par la bague, et nous aussi. Enfin, tant que ces bagues seront au contact de votre peau, vous vous retrouverez, quelle que soit la distance qui vous sépare.

Il hésita, puis conclut :

— J’espère que vous accepterez de les porter.

— Naturellement ! s’exclama Katrina.

— Merci, dit Roran d’une voix enrouée par l’émotion. Merci de tout cœur. Je regrette que nous ne les ayons pas eues quand Katrina a été enlevée à Carvahall.

Comme chacun n’avait qu’une main libre, Katrina passa l’anneau au doigt de Roran, et il fit de même pour elle.

— Ce n’est pas tout. J’ai un autre cadeau pour vous.

Eragon se retourna et siffla en agitant le bras. Un écuyer fendit la foule et s’avança vers eux, tenant Feu de Neige par la bride. Il remit les rênes à Eragon, s’inclina et se retira.

— Roran, dit alors Eragon, tu auras besoin d’un bon coursier. Voici Feu de Neige. Avant de m’appartenir, c’était l’étalon de Brom. Aujourd’hui, je te l’offre.

Son cousin évalua le cheval du regard :

— C’est une bête magnifique.

— Et parmi les meilleures. L’accepteras-tu ?

— Avec joie.

Eragon rappela l’écuyer, lui confia Feu de Neige et lui apprit que Roran en était le nouveau propriétaire. Lorsque l’homme fut reparti avec le cheval, il regarda les gens qui faisaient la queue, les bras chargés de cadeaux, et déclara en riant :

— Pauvres ce matin, ce soir, vous serez riches. Si Saphira et moi avons un jour la chance de nous établir quelque part, nous viendrons vivre dans l’immense demeure que vous construirez pour vos nombreux enfants.

— Quoi que nous construisions, je doute que ce soit assez grand pour Saphira, observa Roran.

— Mais vous serez toujours les bienvenus chez nous, ajouta Katrina.

Après les avoir félicités une fois de plus, Eragon prit place en bout de table et, pour se distraire, joua à jeter à Saphira des morceaux de poulet rôti qu’elle rattrapait au vol. Il resta là jusqu’à ce que Nasuada ait parlé aux époux et leur ait offert un objet de petite taille qu’il ne put voir. Puis il se leva pour intercepter la jeune femme au moment où elle quittait la fête.

— Qu’y a-t-il, Eragon ? Je suis pressée.

— C’est toi qui as donné sa robe de mariée et sa dot à Katrina ?

— Oui, pourquoi ? Tu désapprouves ?

— Ta générosité envers les miens me touche, mais…

— Mais ?

— Je croyais que les Vardens avaient cruellement besoin d’or.

— Nous en avons besoin. La situation n’est cependant pas aussi désespérée qu’elle l’était. Depuis que j’ai découvert l’astuce de la dentelle pour en faire commerce, et depuis ma victoire à l’épreuve des Longs Couteaux, qui m’a acquis le soutien des tribus errantes et l’accès à leurs richesses, nous risquons moins de mourir de faim par manque de nourriture que de périr au combat faute d’une épée ou d’un bouclier.

Ses lèvres se retroussèrent en un sourire :

— Comparé aux sommes énormes qu’exige le maintien d’une armée, ce que j’ai donné à Katrina est insignifiant. Je n’ai pas gaspillé mes trésors, au contraire. Je pense avoir bien investi. J’ai acheté prestige et dignité pour Katrina et, par extension, j’ai acheté aussi la bonne volonté de Roran. Je suis peut-être optimiste, mais il me semble que sa loyauté se révélera plus précieuse que cent boucliers ou cent piques de plus.

— Tu vises toujours à accroître l’ascendant des Vardens, hein ?

— Toujours. Et ce devrait être ton but aussi.

Nasuada s’éloigna, puis elle revint sur ses pas :

— Après le coucher du soleil, viens à ma tente. Ensemble, nous rendrons visite aux guerriers blessés ce jour. Beaucoup ne peuvent être guéris, tu sais. Cela leur fera du bien de voir que nous nous soucions d’eux et que nous apprécions leur sacrifice.

Eragon acquiesça de la tête :

— Bien. Je viendrai.

— Parfait.

Le temps passa tandis qu’Eragon mangeait et buvait, échangeait des anecdotes avec de vieux amis. L’hydromel coulait à flots, la noce s’animait, devenait plus bruyante. Dégageant un espace entre les tables, les hommes testèrent leurs forces à la lutte, au tir à l’arc et au bâton. Deux des elfes, un homme et une femme, se livrèrent à une démonstration d’épée, stupéfiant les spectateurs par la rapidité et la grâce de leurs gestes. On aurait dit que leurs lames dansaient. Arya elle-même chanta une ballade ; Eragon en eut le frisson.

Perdus dans les yeux l’un de l’autre et tout à leur bonheur, Roran et Katrina parlaient peu, indifférents à ce qui les entourait.

Quand le disque orange du soleil effleura l’horizon, Eragon s’excusa à regret. Accompagné de Saphira, il laissa derrière lui le tapage de la noce pour se rendre au pavillon rouge de Nasuada, inspirant l’air frais du soir à pleins poumons pour s’éclaircir les idées. Elle l’attendait devant l’entrée, entourée par ses Faucons de la Nuit. Sans un mot, ils se dirigèrent vers le quartier des guérisseurs, où les blessés étaient soignés.

Pendant plus d’une heure, Nasuada et Eragon s’employèrent à réconforter les guerriers qui avaient perdu un membre, la vue, ou contracté une infection incurable au cours de leur combat contre l’Empire. Certains avaient été blessés le matin même ; d’autres ne s’étaient pas encore remis depuis la bataille des Plaines Brûlantes malgré les sorts et les remèdes, ce qu’Eragon ignorait. Avant qu’ils ne pénètrent dans l’infirmerie, Nasuada lui avait enjoint de ne pas se fatiguer davantage en tentant de les guérir tous. Il ne put cependant s’empêcher de murmurer quelques formules pour soulager une douleur, vider un abcès, ressouder une fracture ou gommer une cicatrice hideuse.

Il y avait là un homme amputé de la jambe gauche à la hauteur du genou, avec deux doigts en moins à la main droite. Il avait une courte barbe grise, les yeux couverts d’un bandeau noir. Lorsqu’Eragon le salua et demanda comment il se sentait, l’homme le saisit par le coude et dit d’une voix rauque :

— Ah, Tueur d’Ombre. Je savais que tu viendrais. Je t’attendais depuis la lumière.

— Quelle lumière ? Je ne comprends pas.

— La lumière qui a illuminé la chair du monde. En une seconde, j’ai vu toutes les créatures vivantes, des plus grosses aux plus infirmes. J’ai vu mes os briller à travers mes bras. J’ai vu les vers sous la terre et les corbeaux charognards dans le ciel, les insectes parasites sur les ailes des corbeaux. Les dieux m’ont touché, Tueur d’Ombre. Ils ne m’ont pas accordé cette vision pour rien. Je vous ai vus sur le champ de bataille, toi et ton dragon, et vous brûliez comme un soleil parmi une forêt de pâles chandelles. J’ai vu aussi ton frère, ton frère et son dragon. Eux aussi, ils étaient comme un soleil.

En l’écoutant, Eragon sentit le duvet de sa nuque se hérisser.

— Je n’ai pas de frère, déclara-t-il.

Le soldat mutilé émit un rire grinçant :

— Tu ne me tromperas pas, Tueur d’Ombre. Je sais. Le monde brûle autour de moi et, dans le feu, j’entends les murmures des consciences. Ces murmures m’apprennent beaucoup de choses. Tu te dérobes, mais je te vois : un homme de flammes jaunes avec douze étoiles autour de ta taille, et une autre étoile, plus brillante encore, à ta main droite.

Eragon tâta la ceinture de Beloth le Sage pour s’assurer que les douze diamants cousus à l’intérieur étaient bien cachés. Ils l’étaient.

L’homme attira Eragon tout près de son visage creusé de rides et lui souffla :

— J’ai vu ton frère, et il brûlait. Mais il ne brûlait pas comme toi. Oh non ! La lumière de son âme brillait à travers lui, comme si elle venait d’ailleurs. Lui, il était vide ; une coquille vide en forme d’homme. Et la lumière traversait cette coquille. Tu comprends ? D’autres l’illuminaient.

— Où étaient ces autres ? Tu les as vus aussi ?

Le guerrier hésita :

— Je les sentais à proximité, pleins de haine et de colère contre le monde et ses créatures, mais leurs corps demeuraient invisibles à mes yeux. Ils étaient à la fois présents et absents. Je ne peux pas t’expliquer mieux que ça, Tueur d’Ombre… Je n’aimerais pas m’approcher d’eux. Ils ne sont pas humains : de cela, je suis certain ; et leur haine… c’est la pire des tempêtes enfermée dans un minuscule flacon.

— Et quand le flacon se brisera…, marmonna Eragon.

— Exactement, Tueur d’Ombre. Je me demande parfois si Galbatorix n’aurait pas réussi à capturer les dieux eux-mêmes pour en faire ses esclaves, puis je réfléchis et ris de ma propre sottise.

— Quels dieux ? Ceux des nains ? Ceux des tribus errantes ?

— Est-ce si important, Tueur d’Ombre ? Les dieux sont des dieux, d’où qu’ils viennent.

— Tu as peut-être raison, grommela Eragon.

Tandis qu’il s’éloignait, une guérisseuse l’attira à l’écart :

— Pardonnez-lui, noble seigneur. Le choc causé par ses blessures l’a rendu fou. Il parle sans arrêt de soleils, d’étoiles et de lumières qu’il prétend voir briller. Par moments, il semble être au courant de choses qu’il ne devrait pas savoir, mais ne vous laissez pas abuser : il les tient des autres blessés, qui bavardent du matin au soir. C’est qu’ils n’ont pas grand-chose pour s’occuper, les malheureux.

— Je ne suis pas un seigneur, et, faute de savoir ce qu’il est, je ne le qualifierais pas de fou. Il a des capacités peu ordinaires. Si son état s’améliorait ou s’aggravait, je vous prie d’en informer un membre du Du Vrangr Gata.

La jeune femme fit une révérence :

— Je n’y manquerai pas, Tueur d’Ombre. Désolée de mon erreur, Tueur d’Ombre.

— Comment a-t-il été blessé ?

— Il a perdu les doigts en essayant de bloquer une épée à main nue. Plus tard, un projectile lancé par les catapultes de l’Empire lui a écrasé la jambe. Il a fallu amputer. Ceux qui étaient près de lui racontent qu’au moment de l’impact il s’est mis à crier qu’il voyait de la lumière. Ils ont remarqué que ses yeux étaient devenus tout blancs, que même la pupille en avait disparu.

— Je vous remercie de ces précieux renseignements.

La nuit était tombée quand Eragon quitta le quartier des guérisseurs avec Nasuada.

— J’aurais bien besoin d’une chope d’hydromel pour me remonter, soupira-t-elle.

Le jeune Dragonnier approuva de la tête tout en fixant ses pieds. Ils marchèrent un moment en silence, puis elle demanda :

— À quoi penses-tu, Eragon ?

— Je pense que nous vivons dans un monde bien étrange. Que j’aurai de la chance si je parviens à lever un petit coin de voile sur ses mystères.

Et il lui rapporta sa conversation avec l’amputé. Vivement intéressée par son récit, elle commenta :

— Tu devrais en discuter avec Arya. Elle aurait peut-être une idée sur la nature de ces « autres ».

Ils se séparèrent devant le pavillon de commandement. Nasuada y rentra pour achever de lire un rapport tandis qu’Eragon regagnait sa tente, accompagné de Saphira. La dragonne se roula en boule pour dormir. Assis près d’elle, le regard perdu dans les étoiles, Eragon voyait défiler des cohortes de blessés.

Et l’écho de leurs paroles hantait ses pensées : « Nous nous sommes battus pour toi, Tueur d’Ombre. »

Brisingr
titlepage.xhtml
Paolini,Christopher-[Heritage-3]Brisingr(2008).French.ebook.AlexandriZ_split_000.html
Paolini,Christopher-[Heritage-3]Brisingr(2008).French.ebook.AlexandriZ_split_001.html
Paolini,Christopher-[Heritage-3]Brisingr(2008).French.ebook.AlexandriZ_split_002.html
Paolini,Christopher-[Heritage-3]Brisingr(2008).French.ebook.AlexandriZ_split_003.html
Paolini,Christopher-[Heritage-3]Brisingr(2008).French.ebook.AlexandriZ_split_004.html
Paolini,Christopher-[Heritage-3]Brisingr(2008).French.ebook.AlexandriZ_split_005.html
Paolini,Christopher-[Heritage-3]Brisingr(2008).French.ebook.AlexandriZ_split_006.html
Paolini,Christopher-[Heritage-3]Brisingr(2008).French.ebook.AlexandriZ_split_007.html
Paolini,Christopher-[Heritage-3]Brisingr(2008).French.ebook.AlexandriZ_split_008.html
Paolini,Christopher-[Heritage-3]Brisingr(2008).French.ebook.AlexandriZ_split_009.html
Paolini,Christopher-[Heritage-3]Brisingr(2008).French.ebook.AlexandriZ_split_010.html
Paolini,Christopher-[Heritage-3]Brisingr(2008).French.ebook.AlexandriZ_split_011.html
Paolini,Christopher-[Heritage-3]Brisingr(2008).French.ebook.AlexandriZ_split_012.html
Paolini,Christopher-[Heritage-3]Brisingr(2008).French.ebook.AlexandriZ_split_013.html
Paolini,Christopher-[Heritage-3]Brisingr(2008).French.ebook.AlexandriZ_split_014.html
Paolini,Christopher-[Heritage-3]Brisingr(2008).French.ebook.AlexandriZ_split_015.html
Paolini,Christopher-[Heritage-3]Brisingr(2008).French.ebook.AlexandriZ_split_016.html
Paolini,Christopher-[Heritage-3]Brisingr(2008).French.ebook.AlexandriZ_split_017.html
Paolini,Christopher-[Heritage-3]Brisingr(2008).French.ebook.AlexandriZ_split_018.html
Paolini,Christopher-[Heritage-3]Brisingr(2008).French.ebook.AlexandriZ_split_019.html
Paolini,Christopher-[Heritage-3]Brisingr(2008).French.ebook.AlexandriZ_split_020.html
Paolini,Christopher-[Heritage-3]Brisingr(2008).French.ebook.AlexandriZ_split_021.html
Paolini,Christopher-[Heritage-3]Brisingr(2008).French.ebook.AlexandriZ_split_022.html
Paolini,Christopher-[Heritage-3]Brisingr(2008).French.ebook.AlexandriZ_split_023.html
Paolini,Christopher-[Heritage-3]Brisingr(2008).French.ebook.AlexandriZ_split_024.html
Paolini,Christopher-[Heritage-3]Brisingr(2008).French.ebook.AlexandriZ_split_025.html
Paolini,Christopher-[Heritage-3]Brisingr(2008).French.ebook.AlexandriZ_split_026.html
Paolini,Christopher-[Heritage-3]Brisingr(2008).French.ebook.AlexandriZ_split_027.html
Paolini,Christopher-[Heritage-3]Brisingr(2008).French.ebook.AlexandriZ_split_028.html
Paolini,Christopher-[Heritage-3]Brisingr(2008).French.ebook.AlexandriZ_split_029.html
Paolini,Christopher-[Heritage-3]Brisingr(2008).French.ebook.AlexandriZ_split_030.html
Paolini,Christopher-[Heritage-3]Brisingr(2008).French.ebook.AlexandriZ_split_031.html
Paolini,Christopher-[Heritage-3]Brisingr(2008).French.ebook.AlexandriZ_split_032.html
Paolini,Christopher-[Heritage-3]Brisingr(2008).French.ebook.AlexandriZ_split_033.html
Paolini,Christopher-[Heritage-3]Brisingr(2008).French.ebook.AlexandriZ_split_034.html
Paolini,Christopher-[Heritage-3]Brisingr(2008).French.ebook.AlexandriZ_split_035.html
Paolini,Christopher-[Heritage-3]Brisingr(2008).French.ebook.AlexandriZ_split_036.html
Paolini,Christopher-[Heritage-3]Brisingr(2008).French.ebook.AlexandriZ_split_037.html
Paolini,Christopher-[Heritage-3]Brisingr(2008).French.ebook.AlexandriZ_split_038.html
Paolini,Christopher-[Heritage-3]Brisingr(2008).French.ebook.AlexandriZ_split_039.html
Paolini,Christopher-[Heritage-3]Brisingr(2008).French.ebook.AlexandriZ_split_040.html
Paolini,Christopher-[Heritage-3]Brisingr(2008).French.ebook.AlexandriZ_split_041.html
Paolini,Christopher-[Heritage-3]Brisingr(2008).French.ebook.AlexandriZ_split_042.html
Paolini,Christopher-[Heritage-3]Brisingr(2008).French.ebook.AlexandriZ_split_043.html
Paolini,Christopher-[Heritage-3]Brisingr(2008).French.ebook.AlexandriZ_split_044.html
Paolini,Christopher-[Heritage-3]Brisingr(2008).French.ebook.AlexandriZ_split_045.html
Paolini,Christopher-[Heritage-3]Brisingr(2008).French.ebook.AlexandriZ_split_046.html
Paolini,Christopher-[Heritage-3]Brisingr(2008).French.ebook.AlexandriZ_split_047.html
Paolini,Christopher-[Heritage-3]Brisingr(2008).French.ebook.AlexandriZ_split_048.html
Paolini,Christopher-[Heritage-3]Brisingr(2008).French.ebook.AlexandriZ_split_049.html
Paolini,Christopher-[Heritage-3]Brisingr(2008).French.ebook.AlexandriZ_split_050.html
Paolini,Christopher-[Heritage-3]Brisingr(2008).French.ebook.AlexandriZ_split_051.html
Paolini,Christopher-[Heritage-3]Brisingr(2008).French.ebook.AlexandriZ_split_052.html
Paolini,Christopher-[Heritage-3]Brisingr(2008).French.ebook.AlexandriZ_split_053.html
Paolini,Christopher-[Heritage-3]Brisingr(2008).French.ebook.AlexandriZ_split_054.html
Paolini,Christopher-[Heritage-3]Brisingr(2008).French.ebook.AlexandriZ_split_055.html
Paolini,Christopher-[Heritage-3]Brisingr(2008).French.ebook.AlexandriZ_split_056.html
Paolini,Christopher-[Heritage-3]Brisingr(2008).French.ebook.AlexandriZ_split_057.html
Paolini,Christopher-[Heritage-3]Brisingr(2008).French.ebook.AlexandriZ_split_058.html
Paolini,Christopher-[Heritage-3]Brisingr(2008).French.ebook.AlexandriZ_split_059.html
Paolini,Christopher-[Heritage-3]Brisingr(2008).French.ebook.AlexandriZ_split_060.html
Paolini,Christopher-[Heritage-3]Brisingr(2008).French.ebook.AlexandriZ_split_061.html